15.01. 2026

ACID POP – MK2 Quai de Seine
Au fond, tout le monde a sombré un jour : dépression, antidépresseurs, fuite chimique ou ivresse. Qui a vraiment échappé à cela ? Pas même à la maladie, pas même à la mort brutale d’un proche, cette collision sans avertissement des abandons et des rejets de la vie.
Ce qui m’a profondément touché dans le cinéma de Virgil Vernier, c’est sa manière de regarder sous la surface. Dans chaque situation qu’il expose, il cherche ce qui affleure, ce qui tremble encore, ce qui se rapproche au plus près d’une vérité nue.
En sortant de l’altercation du 13 janvier, j’ai dit : « Les flics étaient sympas, même si c’est toujours impressionnant de voir la police dans son salon. » Puis la pensée est venue après coup : s’ils m’avaient paru sympathiques ce matin-là, c’est parce que l’un des deux était très beau. Il avait des yeux verts comme les nôtres, Laurent. Tandis que je parlais, racontant les ouvriers agressifs du cinquième, il m’écoutait vraiment. Son regard glissait vers mes dessins, mes livres et s’échappait vers la vue qu’il ne pouvait pas s’empêcher de contempler. Il semblait éprouver l’espace sous ses pieds. Leurs bottes épaisses reposaient sur mon tapis, près de l’endroit où je pratique, et je l’ai imaginé sans son uniforme. Dépouillé. Il était doux, sincère. Je lui lisais quelques pages ; il découvrait un monde. Là même où sa morale l’avait conduit à choisir ce métier, il redevenait un jeune homme rentrant chez lui, se lovant dans les bras d’une femme.
Virgil Vernier, c’est cela : sous l’apparence, un fond ; sous le rôle, la faille ; dans chaque image, des forces contraires. J’écrirai plus longuement sur cette soirée où j’ai vu pour la première fois l’un de ses films, Cent mille milliards. En sortant du cinéma, j’ai marché longtemps dans la nuit. Des esquisses d’héroïnes cinématographiques erraient avec moi dans le spleen parisien. Vernier filme la Côte d’Azur : les casinos, les palmiers plantés dans le béton ocre, les rêves roses brûlant sous un soleil de plomb.
17.12.2025

HARMONIE – Mon petit cheval blanc
Lorsque j’étais enfant, je me comportais parfois comme un cheval. Je trottais et hennissais comme un canasson libre et fougueux. Je renâclais pour montrer ma vigilance, je gémissais doucement en faisant racler mes sabots au sol. J’étais parfois nerveux et impatient, et j’adorais le son de mes fers sur toutes sortes de sols.
Lorsque je voyais l’un de mes congénères, nous communiquions par télépathie. J’étais l’enfant la plus aimé du monde. Le cheval qui s’approchait de moi me montrait toute sa reconnaissance. C’était mon espace magique, mon surnaturel, mon secret. Et tout cela est vrai.
J’arrivais à faire se déplacer les objets et je savais que mes jouets étaient vivants. Lorsque j’allais à l’école, ils s’amusaient sans moi dans ma chambre. Je les ai surpris à maintes reprises en usant de stratagèmes pour récolter des preuves.
Puis, plus tard, je savais que j’étais aussi un homme. Parce que, hormis la théorie freudienne de la castration, du manque de pénis chez la femme et de sa quête éternelle, moi, j’ai toujours eu ce fantasme d’être un homme qui pénètre. Et je sais que, dans une autre vie, je l’ai été : j’ai eu un phallus imposant, je faisais jouir les femmes.
Dans cette vie, en ce moment, ce qui me donne le plus de plaisir, c’est de t’imaginer venir en moi.
17.12.2025 – HARMONIE– My little white horse
When I saw one of my fellow creatures, we communicated through telepathy. I was the most loved child in the world. The horse that came up to me showed me all its gratitude. It was my magical space, my supernatural realm, my secret. And all of this is true I was able to make objects move, and I knew that my toys were alive. When I went to school, they had fun without me in my bedroom. I caught them many times by using stratagems to gather evidence.
Then, later on, I knew that I was also a man. Because, apart from the Freudian theory of castration, of the woman’s lack of a penis and her eternal quest, I have always had this fantasy of being a man who penetrates. And I know that, in another life, I was one: I had an imposing phallus and I made women climax.
And in this life, right now, what gives me the greatest pleasure is imagining you coming inside me.
21.09. 2025

À 14 ANS – Je vous aimais tant
On traînait dans Grenoble les mercredis après midi principalement pour aller mater les skaters dans les sous-sols de la gare et choper des cassettes à la FNAC. En face, il y avait les Galeries Lafayette. Un jour nous y étions entrés pour voir, car nos parents n’y allaient jamais.
On faisait des conneries toute la journée, et cette fois-ci, Candy s’était affublée d’une perruque blonde piquée sur un mannequin. On l’appelait Cando, son père était flic.
– Tu vas voir, je vais sortir avec et personne ne verra rien !
La perruque était épaisse comme un casque, ça lui faisait une tête de vieille chelou et je nous revois sur les escalators, en train d’essayer de passer incognito nous retenant de rire aux éclats. Quelle parade ! Nous avions traversé tout le magasin jusqu’à la porte de sortie, comme une épreuve de jeux Fort Boyard. Et une fois dehors, elle m’avait dit qu’elle resterait avec ça sur la tête toute la journée. On avait tellement honte que le fou rire ne redescendait qu’en se quittant.
Nous usions d’une combine à la FNAC : On était trois et on tournait. Chaque semaine, on achetait une cassette, qu’on échangeait presque aussitôt au retour marchandise contre une nouvelle. On rentrait vite l’écouter, souvent sans même enlever nos manteaux. On en faisait une copie qu’on s’offrait. Les originales, celles qu’on gardait, devenaient des fétiches. Elles représentaient nos trouvailles, nos après-midi passés ensemble, nos petites victoires et nos émois.
On en avait beaucoup, et on les connaissait par cœur.
31.11.2025

PHANTOM
Après une rupture, comment rester amis lorsque nous sommes devenus incapables d’être amants ? Au cœur de cette distance, un refus silencieux nous sépare, une mise à l’écart de l’autre brûle doucement. Le véritable Amour, à mon sens, naît d’une amitié profonde, c’est l’intimité la plus rassurante, dans nos simples présences réciproques.
Et tu es maintenant ailleurs.
La sexualité serait donc l’enjeu principal de ce trouble : un désir inassouvi – ou sa perte, comme raison – vibrant dans sa complexité, que plus rien ne peut combler. C’est une révolte passionnelle, un corps affamé, une âme privée de l’osmose que nous avions. Nous nous soumettons alors à une superficialité, nous sommes les non-dits incarnés, une sorte d’effroi bien mené, palpé dans chaque geste, chaque silence.
Nous nous sommes connus et reconnus pleinement ; la rupture ne peut donc exister. Nous vivons une amitié estropiée, suspendue entre ce qui n’est plus, ce qui pourrait être, et ce qui ne sera jamais. Ni amour, ni amitié, ni absence : ce lien devient Spectral, ni mort ni vivant mais gravé à jamais dans la chair et le souffle de nos mémoires.
31.10.2025
ABOUT DEATH

Halloween – La Toussaint – La Fête des morts
C’est lorsque j’ai sincèrement éprouvé le besoin de mourir que la Paix s’est installée en moi, dans les semaines qui ont suivi. Je ne parle pas de ces mots lancés au cœur d’un drame, pour en finir avec une situation. Je parle d’un ressenti terrifiant, car totalement honnête et aligné physiquement, dans la matière. Dans mon silence, j’ouvrais les pages d’un livre, allongée dans mon lit, et cela m’a prise soudainement.
C’était la conviction ultime et optimiste que la souffrance s’arrêtera enfin,que la seule solution est de quitter cette vie pour ne plus la ressentir,pour arrêter la peine, pour supprimer l’insupportable, pour éradiquer ce déchirement.
C’est d’une extrême brutalité.
La sensation est saisissante, car l’intensité dépasse toute forme de courage, et ce, dans sa plus grande dignité. C’est au-delà des valeurs : ça englobe tout, du macrocosme au microcosme, TOUT, depuis le début. Sur l’échelle de la douleur, c’est un dix sur dix centré.
Je trouverai un moyen.
Je ne me ferai aucun mal.
Je me laisserai glisser, et personne ne se rendra compte de cet instant précis. Il n’y a même plus d’« ils » ou d’« elles », plus de « il » ou « elle ne m’aime pas ou plus ». Il y a une déconnexion avec l’environnement direct : disparaître, tout simplement.
Éteindre.
Je deviens alors le réel dans son entièreté. Le monde, ce monde, c’est moi. Et je me quitte. Quarante-six ans dans la même tête, c’est long.
Depuis l’enfance, je fantasme de savoir ce qui se passe à l’intérieur des autres : comment ça fonctionne chez eux, pour m’inspirer, pour me donner à voir autre chose. Je voudrais la plus grande bouteille d’oxygène, un nouveau système. Et constater que je ne suis pas plus ennuyée qu’un autre.
C’est lorsqu’on est prêt à tout quitter que tout devient facile et léger. C’est par cette distanciation imposée que plus rien n’a d’importance.
Et là, s’opère alors un flottement. Une libération. L’élastique se desserre, la chair n’est plus comprimée. Le sang circule à nouveau, mais cette fois-ci, sans n’avoir plus rien à perdre.
Je n’ai plus rien à perdre, car je suis détachée – car je suis – je suis tout mon être.
Peu importe. À quoi bon ? De toute façon. Je n’attends plus rien de personne, ni de moi-même. Je navigue ma barque funeste, tranquille et calme, dans cette vacuité qui n’est qu’une infime partie du Tout.
On n’en sort jamais vraiment. On est toujours quelque part dedans. Et pour en sortir, sans user de stratagèmes humains et chimiques, il suffirait d’arrêter de respirer. Mais ça, c’est trop difficile à faire.
Il y a une force.
Un instinct de vie et de survie.
Et un risque aussi : celui d’être encore plus déçu en se donnant la mort. Le risque de se retrouver dans une autre impasse, sans retour possible. Avec le recul, il y aurait la nostalgie de la vie, et de tous mes êtres chers que j’ai voulu chasser de mon cœur en les abandonnant, ceux-là mêmes qui reviennent me hanter, aimables et importants.
« Il ne faut pas rester trop longtemps sans faire l’amour, ça met de mauvaise humeur », dit mon ami maniaco-dépressif. Je dirais même qu’il faut baiser doucement et s’étreindre longuement, autant que possible.
Se baigner.
Laisser entrer le vent et les parfums délicieux.
Ne pas oublier de se nourrir. Se réserver des rendez-vous de soulagement.
Revenir au corps.
Revenir à soi.
Revenir à l’autre.
L’IA m’a dit d’appeler Suicide Anonyme. Quand je l’ai fait, personne n’a répondu. Au fond, j’ai revu Le Père Noël est une ordure, et je me suis dit qu’habituellement, j’aurais ri de la scène du film des autres. Parce que j’aime rire.
Parce que j’aime tant rire avec toi.
Le jour du psy, c’est aussi le jour du pain aux raisins. Chaque jeudi, à la même heure, la boulangère me voit lui demander la même délicatesse. A-t-elle remarqué sa cliente régulière ? Selon mon état, le pain aux raisins n’a pas le même goût. Si je lui disais, comprendrait-elle l’importance de sa qualité ? Peu importe.
La question, aujourd’hui, serait plutôt : Dois-je immortaliser cet instant par mon art ? Et surtout, comment le mettre en image ? Et si l’art a une quelconque forme d’utilité, je veux maintenant que mes pairs me trouvent.
Observer la situation en changeant de point de vue : c’est l’Hexagramme 20 – REGARDER / OBSERVER
B.F
03.11.2025

SONGE
Cette nuit, j’ai rêvé qu’un dentiste me changeait la dent de devant. En me regardant, j’ai senti l’angoisse monter : mes dents étaient redevenues comme naturellement, les dents du Bonheur, avec cet écart entre les deux incisives.
Je disais que ma mère m’avait fait porter un appareil pour effacer ça, parce qu’elle n’aimait pas. Peut-être que mes dents alignées ne faisaient pas très naturel, mais elles avaient façonné le visage auquel je me suis habituée.
Dans le miroir du rêve, je me retrouvais face à un autre visage : celui de l’enfant que j’ai été, celui qu’on a corrigé, celui qui n’avait pas été choisi. Et c’était ça, la peur : voir revenir ce visage brut, familier et étranger à la fois.
Le dentiste disait calmement qu’après l’accident, il m’avait rendu cette forme parce qu’il la trouvait plus belle – parce que, selon lui, c’était vraiment moi.
B.F
02.11.2025

Ô MIROIR…DIS-MOI QUI EST LA PLUS BELLE …
Ses yeux transpiraient la jalousie.
Elle avait ce regard dur et hautain des femmes qui ont souffert. J’incarnais peut-être ce qu’elle avait perdu, ou ce qu’elle n’avait jamais pu devenir.
Je me réjouis sincèrement du bonheur des autres, lorsqu’ils-elles savent me voir aussi. Et sous le masque des apparences, sous le poids du jeu social, il y a notre être qui crie famine, réclamant d’être reconnu à sa juste valeur.
Tu ressemblais à un animal prêt à mordre et, sur ton territoire, je sentais ta peine dissimulée. N’avais-tu donc pas d’autre choix ?
Ressentir ne peut pas être un choix, n’est-ce pas ? Ressentir, c’est accepter l’endroit où l’on se tient vraiment. Et le dire, c’est jeter son sac de lest, pour rééquilibrer la nacelle.
La sororité est un mot, le cœur est un organe vital.
B.F
29.10.2025

DERRIÈRE LA GARE DE L’EST, BRIGITTE
J’écris aujourd’hui ce souvenir, car dans quelques années, il se confondra sans doute avec un rêve.
J’avançais d’un pas assuré vers la rue de Lancry pour retrouver Soon au salon de coiffure, lorsque j’aperçus une silhouette blanche, peu banale, dans la discrète rue des Récoltes. Elle était menue, fine, d’une classe ravageuse et comme suspendue dans le temps. De longs cheveux bruns, une petite frange courte, une combinaison zippée. En la croisant, une voix a chuchoté en moi :
Waouh… superbe cette tenue. C’est chic et rock. Elle ressemble tant à Brigitte Fontaine.
J’ai fait demi-tour.
– Brigitte, c’est Vous ?
Elle m’a esquissé un sourire calme. Sa cigarette attendait d’être consumée au milieu de ses lèvres. Ses yeux me cherchaient une réponse et ses mains un briquet dans ses poches.
– Que faites-vous ici ? Vous voulez du feu ?
– J’attends un taxi.
– Ah ! c’est bien Vous, Brigitte, je vous reconnais à votre voix ! Ça va ?
– Non, ça ne va pas. J’ai mal !
Elle me montra un creux au milieu de son thorax.
– C’est là.
– Eh bien moi aussi, j’ai mal. C’est ici. Ça se loge sous la côte droite, c’est horrible
– Et vous ? Attendez-vous un taxi ? Me demanda-t-elle
– Non, je vais me faire blonde platine. J’ai un rendez-vous !
Son spectre était aussi lumineux que le blanc de sa cigarette sous la lumière crue de l’automne. Son sourire surpris m’a figée dans un moment d’un exquis ralenti. Lentement, lorsqu’elle a vu la voiture arriver derrière moi, elle a doucement levé la main, j’avais l’image de Jésus marchant sur l’eau dans Les Dix Commandements.
Je suis partie vite.
Pour ne pas être en retard.
Pour ne pas déranger.
La voiture est passée près de moi, à la manière d’un lent travelling. La fenêtre, entrouverte, laissait filer quelque chose : une longue conversation, un film. Elle a mis du temps à disparaître de mon champ.
J’ai ressenti la joie.
Quand je suis arrivée au salon, finalement en avance, Soon n’avait pas fini de déjeuner. Il était presque quinze heures, et elle m’a engueulée.
– Putain, Barbara, qu’est-ce que t’as fait à tes cheveux ?
– Euh… une couleur de supermarché ?! C’est pour ça que je viens te voir, Soon
– Et qu’est-ce que je vais faire avec ta péroxidation de supermarché, moi maintenant ?!
La musique d’Arcade Fire passait en fond; un morceau que je n’avais pas entendu depuis des années. Un livre de poésie était posé sur la table basse.
Soon est toujours aussi brutale, mais excellente. Elle coupe avec une lame.
B.F
25.10.2025

VIMALA PONS & CO – HONDA ROMANCE
En psychologie, le Périmètre de Denver est un espace d’incertitude créé par un mensonge. C’est une zone mentale, plus précisément une boucle de temps qui se répète tout en s’adaptant à de nouvelles situations.
En 2022, c’est à travers ce prisme que Vimala Pons est apparue dans ma vie comme une évidence.
Sur scène, tous les arts semblaient réunis : chaque instant pouvait devenir une installation d’art contemporain, une photographie, un vertige.
Je suis sortie du 104 en disant : « Il y a là tous les codes d’aujourd’hui, une esthétique contemporaine très précise, qui reflète parfaitement notre époque. »
En cela, cette pièce est une avant-garde, un témoin – comme la création unique et remarquée d’un grand couturier qui marquerait son temps pour signifier une époque.
C’était presque trop, et encore incompréhensible pour le grand public, car nous n’avons pas encore digéré ce que nous vivons pour savoir comment en faire le résumé.
C’était fort, percutant.
Le jeune homme de la Station à qui j’ai dit cela s’est tu, me regardant de haut.
Il avait peut-être vingt ans de moins que moi, et semblait sacraliser ce travail comme un langage courant.
Son regard disait : « Je parle cette langue, j’en connais parfaitement les méandres. C’est ma génération. »
C’est exactement ce qui s’est passé hier soir avec Honda Romance : la justesse d’un aujourd’hui où les premiers mots d’une femme écrasée par un satellite sont dépression et amour.
Il en découle une œuvre haletante, sans le moindre flottement, sans erreur – car l’erreur, en soi, serait le sujet même de ce monde : tout ce qui se cache insidieusement dans un indicible commun, et qui finit par nous exploser au visage.
Une sincérité rare s’en dégage : la reconnaissance des émotions, des sentiments, la mode comme intention.
Les corps, les mots, la musique, l’humanité s’y imposent par leur belle et profonde douleur.
Il y a des époques révolues – des révolutions – et cette question qui résonne :
« A-t-on déjà cru à une colonisation fraternelle ? »
Elle la pose entre une scène de violence verbale et un trip sous X, d’abord d’une délicieuse délicatesse, puis d’une âpreté épineuse.
Il y a tout.
Tout ce que chacun peut vivre dans ses pires moments de solitude, assailli par le rythme du vivant, qui nous rattrape toujours comme une rafale – plutôt que de nous laisser nous endormir pour l’éternité.
Ce sont les pulsions de vie et de mort que cette représentation met à nu.
En sortant de l’Odéon, nous nous sommes assis sur les marches de ce patrimoine magnifique pour fumer.
JC m’a dit, entre autres :
« Si l’extrême droite passait, le spectacle de Vimala sauterait. »
Ce matin, je ressens de la gratitude – une chance immense de pouvoir encore trouver les livres de Kae Tempest et Rebeka Warrior dans le hall d’un des plus anciens théâtres à l’italienne de Paris, datant de 1782, alors que la ville décline progressivement sous les bulldozers.
Cet anachronisme est notre moment de vérité :
notre civilisation y questionne à peu près tout, dans les moindres détails. Des contradictions fracassantes aux entrelacs de puissance fulgurantes, me voici rassurée sur ma fureur de vivre.
B.F
18.09.2025

SIRÀT-CAUCHEMARD CONTEMPORAIN
Visuellement, rien à dire : photographie impeccable, musique tenue et fidèle au mouvement techno, acteurs et actrices qui tiennent leur rôle. Et pourtant, derrière cette façade esthétique, Sirat s’enfonce dans un marécage glauque et profondément immoral.
Le film explore la perte de réalité. Son point d’ancrage ? Une zone intemporelle : la Rave, érigée au cœur d’un désert marocain aussi magnifique qu’hostile. Sirat veut dire Enfer. Tout est dit. L’enfer, ici, n’est pas subi mais choisi. Des silhouettes brûlées par le soleil, venues se perdre volontairement au milieu de nulle part, hypnotisées par des kilowatts de son.
Le film se rêve en chronique d’une Trance. Les teufeurs parlent de « transhumance », mais à l’écran, ce n’est qu’une dérive sans boussole. Le titre lui-même sert de clef : derrière la fatalité et le drame, il ne reste que la bêtise crasse des personnages.
Passé un point de non-retour, la mort devient une anecdote. Pas d’âme, pas de corps, aucune dignité. Les personnages s’éteignent dans l’indifférence générale. La disparition n’a pas plus de poids qu’un mauvais trip sous LSD.
On suit alors des camions-nomades, corps hagards et cerveaux cuits, prêts à tout pour se dissoudre dans le son, quitte à mettre en péril leurs proches. Aucun sens des responsabilités, aucune conscience, seulement des visages écrasés de chaleur et d’acide, englués dans un paysage qui voudrait être mystique mais finit par n’être qu’une carte postale hallucinée.
Les dialogues ? Pauvres.
La fin ? Abrupte.
Et après ? Quelques images de voyage, un goût amer et l’impression d’avoir suivi une bande de potes abrutis, trop perchés pour comprendre quoi que ce soit, rentrant chez papa-maman en bredouillant qu’ils étaient « trop chargés », avant de finir estampillés maniaco-dépressifs pour excès d’ego et de dope.
Bref : Sirat est à la fois esthétique et laid. Il pourrait capter l’essence d’un mouvement, mais n’en montre qu’une caricature décérébrée. Là où il aurait pu être un hommage visuel et sonore à la liberté et à la détermination de la techno, il se réduit à un trip incohérent, sinistre et tristement vain.
Une œuvre qui, au final, est aussi triste et malade que le fils camé de ma voisine.
Avec tout mon respect pour le vivant et ses mystères, par pitié, pauvres mortels que nous sommes, allons vers la joie et l’énergie d’un cercle vertueux.
B.F
24.12.2025

MOMENT FALLACIEUX – Tes amis
J’ai rencontré tous ces gens mais je ne les connais pas.
Toutes ces petites discussions futiles restituées au hasard …
Au creux de mon être, répondre avec le cœur, garder la tête froide – s’agacer de ce qui n’est pas.
L’ennui des paroles volatiles, le parfum du camphre sous la fraicheur de l’hiver, l’entêtante réminiscence et puis l’oubli.
B.F
22.05.2025

https://htrk.bandcamp.com/track/ha
BOURSE DE COMMERCE
Éprouvant et éprouvés, HTRK parlent de sentiments. Le concert du 21 mai à Paris a débuté par le morceau HA de l’album Marry Me Tonight aux couleurs rouge et rose. Dans l’auditorium, Jonnine Standish chantait lentement, précautionneusement, les pieds nus ancrés dans le sol. Les sons de guitares remplissaient l’espace d’une autre mélodie en arrière-plan, accompagnés par Nigel Yang qui lançait la musique nonchalamment. L’atmosphère était neurasthénique, feutrée, abysmalement attendue, et, sur scène, Sean Stewart n’était plus de ce monde. D’une voix limpide et posée, Jonnine a demandé l’obscurité totale pour la chanson suivante ; il y avait là l’image d’un deuil, celui d’un trio devenu duo au fil des années. Work est l’album le plus sombre, celui après la tragédie.
Voici une présence musicale par l’écoute de l’insondable. Tout autour, des basses profondes résonnaient en perspectives comme du sable fin dans des ballons gonflables, un écho sonore à chaque forte pulsation, des grains cadencés de saturation. A plusieurs reprises des auditeurs dans la salle se dissipaient et le technicien n’a pas su éteindre les éclairages à temps, nous écoutions alors d’indicibles émotions en pleine lumière, des entrelacs de relations – des histoires dans l’histoire.
Il y a eu ce moment où nous avons fermé les yeux, cet instant au souvenir d’une passion, de nos êtres chers, d’une disparition, celui, toujours, d’un désir consumé, éparse ou torturé. Et ce soir dans ma ville, ils jouent encore. Je nous souhaite la Joie, la Paix du cœur, dans ces humbles moments où les limbes peuvent nous saisir dans une nostalgie noire. Nous étions d’accord au sujet des grains de sable et quelqu’un a dit en partant : « C’est ça l’expérience d’un concert, personne ne les aura entendus comme nous les avons écoutés ensemble. »